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Raymond Reynaud. Jean de Florette (détail).

Jusqu’au 26 août, le Festival international d’art singulier rend un culte, dans la chapelle des Pénitents noirs, à Aubagne, à Danielle Jacqui et à Raymond Reynaud, deux des fondateurs et Commandeurs de ce courant artistique exubérant, bouillonnant et (jadis) grinçant. Le « cas Jacqui », j’y reviendrai car son exaspérante créativité (je suis jaloux !) mérite maints et maints articles. Profitons de cette exposition pour (re)découvrir Raymond Reynaud – qui est mort en 2007 – en allant admirer deux de ses œuvres majeures, « L’explosion des pdg de la con…sommation » et son mirifique « Jean de Florette« , ainsi que quelques unes de ses sculptures. Espérons qu’un prochain festival nous donnera à voir son mythique « Don Quichotte« . Plutôt que d’en parler, regardons quelques images et… laissons parler l’artiste. Vous lirez, ci-dessous, une interviouve que j’avais réalisé en 1995, pour Arpont, une revue d’art au tirage (très) confidentiel.

Raymond Reynaud. « L’explosion des pdg de la con…sommation ».

Raymond Reynaud. « L’explosion des pdg de la con…sommation » (détail).

Raymond REYNAUD
ARTISTE SINGULIER

Qui pourrait deviner, derrière le «papé», casquette marseillaise, sourire bonhomme, œil malicieux, élocution «bien de chez nous», un créateur à l’imagination flamboyante  auteur d’un Don Quichotte épique par son inspiration et par ses dimensions ?

Mais, dès qu’on voit ses œuvres et qu’on écoute Raymond Reynaud, on découvre un artiste maître de son art et un homme inspiré au sens médiumnique du terme. Un inspiré tranquille qui tranquillement retourne notre inconscient collectif pour nous en révéler la pâte grouillante de fantasmes, d’angoisses, mais aussi de plaisir et de joies primitives.

Sa sculpture, elle, nous prolonge dans une autre dimension. Ses bois, ses racines travaillées nous renvoient aux racines de notre humanité; nous régressons vers notre préhistoire.

Et ce n’est pas le moindre de nos étonnements de trouver chez un même artiste la conjonction brûlante de ces deux dimensions, la psychanalytique et l’anthropologique.

Raymond Reynaud en 1995, devant son « Don Quichotte ».

Serge Panarotto : Où situez-vous la source de votre inspiration ? D’où sort cette profusion qui vous caractérise ?

Raymond Reynaud : C’est un peu comme un sacerdoce; je me lève le matin de très bonne heure et je m’oblige à consacrer deux ou trois heures uniquement à cela. Les mauvais jours, l’inspiration ne vient pas, je lutte alors contre une force qui m’empêche de peindre, je me bats pour tenir le coup et ne pas me décourager, mais je m’impose de travailler tous les jours.

Un des sujets qui me tient particulièrement à cœur a trait à la destruction de l’environnement, mais il n’y a pas de message prémédité. Je n’y pense pas. J’ai envie de peindre, de dire des choses, et je découvre le message quand les autres, poètes, peintres ou écrivains me le font découvrir, comme par exemple, ce que le Docteur Caire a écrit sur le Don Quichotte que j’ai fait.

Ce qui m’intéressait au départ, dans le monde de Cervantes, c’était qu’un noble ait permis à un paysan de quitter les préoccupations terriennes, et ait réussi à lui donner la liberté de rêver en parcourant l’Espagne.

J’ai eu beaucoup de difficultés à le concevoir, mais j’ai réfléchi et j’ai réalisé que représenter chaque scène du roman aurait donné moins de poids au tableau. Là j’ai commencé à trouver les trois scènes que je pouvais faire: la scène où il est consacré chevalier, la rencontre de Don Quichotte et Sancho et la fin, où on brûle ses livres.

Depuis deux ans, un autre projets me tient à cœur: ce serait quatre PDG en train de prier, avec les chevaliers de l’Apocalypse arrivant d’en haut. Mais j’ignore pourquoi j’ai envie de faire cela.

S. P. : Dans ce que vous dites il y a une dimension mystique. C’est un peu cela votre force ?

R. R. : Au départ ce n’était pas mystique. Mais petit à petit, ma façon de travailler a changé. Maintenant, quand je démarre un tableau, le sujet ne compte plus tellement. L’important est qu’il soit habité par autre chose qu’une technique. Et pour arriver à faire émerger cette force là je travaille quelquefois pendant plus de deux mois !

Pour le festival de Bobby Lapointe, que par ailleurs j’aime bien, j’ai exécuté une commande. Mais si maintenant j’avais à en faire trois comme ceux-ci, je crois que je cesserai de peindre, parce que quand je les regarde, cela n’apporte rien, c’est vide. lis n’ont pas la profondeur religieuse des tableaux actuels. J’en ai plusieurs en train et quand j’y travaille il s’en dégage un autre espace, une autre présence, un peu comme dans les masques africains.

S. P. : C’est une religiosité un peu baroque, avec une richesse, une profusion presque luxueuse de détails, de formes, de couleurs et, de manière surprenante, vos œuvres sont aussi extrêmement construites.

R. R. : Oui, c’est vrai. La construction je la dois à l’École de Paris. C’était une école avec des maîtres fabuleux ! J’en ai eu quatre. Au premier, je dois d’avoir étudié la construction des œuvres dans tous les musées d’art moderne et au Louvre. Le second m’a appris le travail ardu des dessins, écritures, fusains, clairs obscurs et l’application à faire vivre un sujet. Le troisième m’a enseigné la composition des formes et des couleurs. Le quatrième, qui m’a le plus apporté, m’a ouvert à la philosophie d’un tableau, au religieux, à l’alchimie de l’espace, à la présence du mystère, et c’est à lui que je pense quand je suis tout seul le matin. La construction est nécessaire pour bâtir le tableau, mais ensuite cette architecture disparaît au profit du mystère.

Avant, j’envisageais le rapport de la couleur à la forme comme une poésie. Mais aujourd’hui je considère cela comme de la technique. J’ai maintenant un regard très différent et j’estime que la couleur n’est réussie, gagnée, que quand elle devient ombre ou lumière. Quand on devine trop la couleur, elle est alors décorative, et devient même dangereuse car lalchimie du tableau se perd.

S. P. : Vous avez eu une période de dessin au trait, en noir et blanc, dont linspiration graphique est tout aussi riche…

R. R. : Oui. Cela c’est de l’École de Paris. On ne se débarrasse pas facilement des acquis…

S. P. : Pourtant vous êtes à cent lieues de ce qui se faisait à l »École de Paris.

R. R. : Oui. On y retrouve des signes de l’École de Paris, mais employés autrement dans l’espace. J’utilise l’écriture du signe, mais à ma manière et, par exemple, un glacis accentue le mystère qui prend corps.

S. P. : En dehors des signes et de la technique, et à la différence de beaucoup de peintres actuels, ce que nous, spectateurs, ressentons d’abord, c’est cette poésie profondément humaine, presque pathétique, et en même temps joyeuse par les couleurs et par les formes.

R. R. : A une époque on me disait qu’elles étaient assez lugubres, mais depuis deux ans elles se sont éclairées. J’ai l’impression qu’un être supérieur m’éclaire et m’incite à aller de l’avant dans ma recherche.

S. P. : Il y a aussi vos sculptures.

R. R. : Oui, mais même pour les sculptures, il y a des moments de gestation et d’autres où cette force, que je situe dans le plexus, me donne envie d’aller ramasser des bois qui me touchent. Elle vient, s’épuise, puis revient. Quelque fois l’idée est là pendant deux ans mais ça ne démarre pas. Alors j’ai appris à être patient. Même si je veux finir le plus vite possible, cela ne marche pas comme ça. Car un créateur se bat contre quelque chose d’insolite, contre une force mystérieuse.

S. P. : Est-ce pour cela que vous vous rattachez à la filière de l’Art Brut, de l’Art Singulier ? Pourtant vous me paraissez être une figure à part, même là-dedans…

R. R. : L’art hors norme tient beaucoup plus à nos profondeurs, à nos racines. Je le vois parmi les gens qui travaillent avec moi, chez les Africains et dans tous les arts anciens et populaires.

S. P. : C’est pour cela que vous utilisez des matériaux de rebut ?

R. R. : Voila. Le temps les a démolis, mais ce sont ceux-là qui me parlent le plus, et j’essaie d’en faire autre chose. Mais je ne les ramasse pas tous, et il y en a que je laisse vieillir exprès.,

Revue ART-PONT
1995

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2 réflexions sur “Raymond Reynaud, artiste saintgulier

  1. Bonjour, pourriez-vous me dire dans quel n° d’Art-Pont à été publié cet article. Je travaille sur la bibliographie de Raymond Reynaud pour le catalogue de l’exposition « La force en dedans : Raymond Reynaud et l’art singulier, dont je suis aussi le commissaire. Cette exposition, organisée par l’AASRR, aura lieu à Arles du 24 avril au 20 mai 2017. Nous lançons à cette occasion un crowdfunding pour la publication du catalogue.
    https://fr.ulule.com/la-force-en-dedans/
    https://www.facebook.com/AssociationdesAmisduSingulierRaymondReynaud/

    Merci d’avance,

    Gérard Nicollet

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