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Art singulier, est-ce la fin du début ou le début de la fin ? L’installation durable du mouvement art singulier sur la scène mouvante (comme les sables…) de l’art contemporain marque à la fois sa réussite… et son épuisement.

Raymond Reynaud. "La diseuse". Expo Biz'art. 2001.

Raymond Reynaud. « La diseuse ».

Après la prolifération des festivals, l’accès à quelques musées publics, enfin ouvert à cet art, voici la multiplication des galeries et l’invasion de ce champs créatif par une multitude d’artistes autoproclamés bruts ou singuliers. Et, hélas, ce n’est pas pour exposer le meilleur, le plus sincère, mais bien souvent le plus décoratif, le plus « tape à lœil ». Il est loin le temps où les lieux d’expo, les « Petits musées du bizarre » et autres « Fabuloserie », et les galeries tenues par des passionnés, se comptaient sur les doigts d’une main !

Dessin Serge Panarotto. Expo Biz'art, 2001. Expo Biz'art, 2001.

© Roger Ferrara.

Nostalgie ou constat ? À mon sens, expansion et extension s’accompagnent d’une dilution centrifuge ET d’une crise, d’un déchirement au cœur. On assiste à une reconnaissance, explosion/dispersion en périphérie, ET à une crispation au centre, voire une nécrose. Comme un arbre dont la frondaison s’étend et s’agite, et dont l’aubier continue à croître, pendant que son cœur est déjà mort.

© Pierre Ledda. Expo Biz'art, 2001.

© Pierre Ledda.

La non tenue du Festival d’art singulier d’Aubagne de Danielle Jacqui, sur fond de censure externe et de crise interne, cette année, et l’auto dissolution du Festival Hors les normes de Chabaud l’an dernier, en sont-ils les symptômes ou les symboles ?

Voici venu le temps des marchands et des musées ; temps qui sera suivi par celui des spéculateurs, puis des universitaires qui vont gloser sur cet art que l’on peut considérer comme défunt, dès lors qu’il devient l’objet de thèses et qu’il entre ainsi en grandes pompes (funèbres) dans l’Histoire de l’Art.

© André Gouin. 2001. Expo Biz'art, 2001.

© André Gouin. 2001.

Professionnalisation de ceux qui furent des marginaux autodidactes, invasion de ce territoire, par eux défriché, par des artistes diplômés et patentés… Sans doute ces derniers y trouvent-ils une liberté que l’art étiqueté « art contemporain » avait contrainte et restreinte en un courant étroit et élitiste ; un courant dont la sève créatrice s’est asséchée depuis pas mal d’années déjà. Sans doute est-ce une bonne chose pour l’art d’aujourd’hui qui incorpore ainsi de nouveaux ferments qui devraient le revitaliser, mais, n’est-ce pas aussi la fin de l’art singulier en tant que mouvement « singulier », original, autonome et viscéralement sincère ?

© Marguerite Pastrone. Expo Biz'art, 2001.

© Marguerite Pastrone. 2001. Collection particulière.

Les singuliers, les bruts, ceux qui secrètent, excrètent, vomissent leurs émotions, leur mal être, leur bien être, leurs naïves ou démoniaques candeurs ou/et leurs aversions et perversions, sans calculs, ni stratégies, ni ambitions, ceux-là vont être à nouveau marginalisés, refoulés, oubliés, car ils ne maîtrisent pas les codes sociaux qui permettrons aux nouveaux venus d’évoluer à l’aise parmi les arcanes du « marché de l’art » ; ils n’auront pas les compétences – et les appétences – pour jouer un rôle dans l’illusoire galerie des glaces des médias, classiques (presse, audiovisuel…) ou nouveaux (internet…) ; ils ne sauront pas – ne voudront pas – être acteurs dans le Grand Spectacle, la Grande Distraction (l’entertainment des anglo-saxons…) qu’est devenu le dit « art contemporain ».

© Dominique Mahé des Portes. Expo Biz'art, 2001.

© Dominique Mahé des Portes. 2001.

Au moment où la réussite peut sembler éblouissante – au sens où elle nous éblouis, nous rend aveugles – les « vrais », les « purs », seront (sont) renvoyés à leurs origines : quelques individualités fortes et asociales, disséminées, cachées, qui ne seront connues et reconnues que par quelques rarissimes amateurs-collectionneurs.

Dessin Serge Panarotto. Expo Biz'art, 2001.

Dessin Serge Panarotto.

Bien sûr, trois ou quatre noms de pionniers surnageront ; le système en a besoin comme caution pour donner une valeur au mouvement. Ceux-là entreront dans les musées et deviendront des icônes, planant au-dessus du ballet des néo-singuliers – les plus « décoratifs » – qui assureront le spectacle et gonfleront le chiffre d’affaire des galeries. Ils envahissent déjà les festivals, dont les choix, pour certains, ajoutent encore à la confusion en slalomant sans discernement entre art et artisanat d’art.

Comme une pépite qui coule au centre d’un étang, l’or rejoint le fond, seules les ondes de surface se propagent. Avis aux chercheurs de (vrais) trésors…

Serge Panarotto
Août 2014

Les œuvres illustrant cet article sont issues de l’exposition « Biz’art », organisée à Sainte-Tulle (Alpes-de-Haute-Provence), en 2001.

© Jièlbé. Peau dessinée. Expo Biz'art, 2001.

© Jièlbé. Peau.

A lire également : Écrits sur l’art singulier.

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2 réflexions sur “Art singulier : la fin ?

  1. Moi , en tout cas, singulier ou pas, ce n’est pas mon problème, je vous conseille de venir à Authon du Perche en Juin 2015. J’ai encore la sensation de faire partie d’une bande d’artistes simples et enthousiastes qui se foutent des courants et des modes !

  2. Je partage tout à fait votre analyse mais aussi celle de Gailhac ci dessus. On fait parfois sans savoir ce que l’on fait ni surtout pour qui on le fait. D’abord pour soi je pense, Si les marchands (du Temple?) s’en emparent comme d’un « produit de consommation » il le font pour bien d’autres courants artistiques qui n’ont pas, loin de là la même sincérité créatrice. Je suis d’accord: s’agglomère à cela bien des choses à mettre au rebut. Les collectionneurs , les vrais, sauront faire la différence.K
    Il serait dommage que certains artistes « singuliers » ou « bruts » soient restés dans l’ombre , dans le retranchement de leur « quotidien » qu’il ait été carcéral, asilaire ou tout simplement banal. Ils agrémente mon imaginaire et ma création.

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