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Dérive au cœur de la tourmente

Tant de mots, tant d’images, tant de spectacles, tant d’événements, tant de mouvances, tant de mouvements… On n’a jamais autant produit. Avalanches, marées, cataractes de mots, d’images, de sons, d’objets, de choses…

La culture souffle en rafales. Tant d’œuvres bonnes, belles, intéressantes, nulles, anodines, puériles, primesautières, sérieuses, profondes, incontournables, incontestables, légères, inconséquentes, ambitieuses, prétentieuses, sûres d’elles-mêmes, incertaines, brutes, sincères, novatrices, provocatrices, accusatrices, bassement commerciales, honnêtement commerciales, simplement commerciales… des œuvres modèles, modernes, mode… des œuvres pures, des œuvres universelles, des œuvres uniques, multiples…

Tant d’œuvres d’art, de culture, de plaisir, de connaissance… Innombrables et redoutablement efficaces sont les canaux qui les portent à nos sens et à notre esprit

La «communication» est la «science» reine de ce monde (ultra) libéral qui se veut et se pense universel mais dont l’universalité se réduit à l’économique et atomise les sociétés pour ne « cibler » que les individus. Les «médias» pénètrent notre intimité, nous apportant le monde à domicile, entremêlant informations, fictions, suggestions, injonctions… Internet n’a pas créé cette situation, mais l’a démultipliée, surmultipliée, mondialisée.

La publicité est le grand théâtre de la commercialisation de nos désirs. Utiles ou inutiles, des milliers de produits sont sexualisés pour nous jouer en permanence la grande scène de la tentation.

Des centaines de publications et des milliers de sites internet répondent à la moindre ou à la plus insolite de nos tentations et de nos interrogations. Les écrans-miroirs nous fascinent et nous piègent. Les supermarchés de la culture font caisses pleines. On y trouve même des œuvres admirables

Dans ma région, la Provence, quel village n’a pas son festival, ses journées, ses rencontres; qu’elles soient musicales, viticoles, médiévales ou médicales… ? Quelle ville n’a pas son musée d’art moderne, contemporain, populaire ou thématique ? Laquelle n’a pas sa MJC, son théâtre, sa salle polyvalente ? À chacune son «créneau», son crédo, son «positionnement» sur l’échiquier culturel pour damer le pion à sa voisine, «capter» les touristes ou gaver ses jeunes, ses vieux, ses bourgeois, ses intellos, ses loubards…

Danse, théâtre, expos, musique de chambre, musique populaire, rock, rap, salsa, livres, B.D., photo, sport, aventure, ciné, vidéo, informatique, télématique… l’actif, le suractif, le multiactif, l’interactif… on ne sait plus où donner de la tête et du portefeuille. Tout a droit de cité et c’est tant mieux pour les créateurs mais… MAIS..

Mais d’où vient au milieu de cette profusion, le sentiment de manque qui m’étreint ? Cette impression que le tintamarre ne peut emplir le vide, que, le spectacle terminé, l’agitation calmée, les projecteurs éteints, on se retrouve seuls, sans rêve dans la nuit sans fond.

La fête n’est plus le moment où le groupe se retrouve dans la fusion de l’échange et du partage mais l’écran chatoyant qui masque la solitude des individus. La société n’est plus communauté mais «structures», réseaux, lois, règlements, carcasses urbaines, «organisations»… D’où peut-être, l’importance démesurée du dernier grand mythe de nos sociétés occidentales : l’Amour.

Le besoin d’amour déifié. L’amour à deux, qui ne fait pas rêver que les midinettes, est la substance quasi unique de la culture «de masse» et constitue une bonne proportion de la «Culture» avec un grand Q. Les amours qui chassent l’amour. L’amour de l’Autre Unique au détriment de l’amour des autres. L’amour glorifié, brandi comme un bouclier pour se protéger des miroirs de la conscience qui pourraient bien nous renvoyer au vide… L’amour spectacle, paravent derrière lequel tournent discrètement les vrais moteurs qui mènent ce monde : le pouvoir, l’argent, l’égoïsme et la connerie… ne pas oublier la connerie…

Et la culture ? La culture, parlons-en ! Mon sentiment est qu’elle s’est rétrécie, racornie, rétractée en spectacle. La culture n’est plus ce terreau commun, cette aire dans laquelle les individus d’un groupe s’enracinent et puisent leur être social et leur être imaginaire.

Monde éclaté, groupe éclaté, être éclaté, culture éclatée. De ces explosions naissent des feux d’artifice, des flamboiements de couleurs, des éblouissements… mais après l’éblouissement vient le trou noir…

Nous sommes dans l’œil du cyclone, au creux de la dépression. Le monde tourbillonne autour de nous et nous vivons le vide, l’absence, l’immobile attente d’on ne sait quoi, d’on ne sait qui… Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Ces notions ont-elles un sens ? Produire, écrire, créer.. Pour qui ? Pour quoi ?

L’immense masse d’«informations», d’idées, d’images, de mots, d’objets au sein de laquelle nous vivons et dont nous nous nourrissons, la logorrhée de signes qui nous emportent, le sentiment poignant du tout est dit, tout a été dit, tout sera dit, nous découragent et nous anéantissent.

A quoi bon ajouter ne serait-ce qu’un gravier à cette Tour de Babel en voie d’écroulement ? Quel sens, quelle utilité aura notre parole au milieu de ce fracas dantesque ?

Et pourtant le paradoxe de notre situation existentielle nous place au centre de ce monde que notre esprit produit et subit à la fois. Nous basculons alternativement de l’agitation/participation, à la dépression, au vide, à la mort présente et à venir, cette promesse lovée au profond de notre être et laissée à nu par l’effrayante pauvreté spirituelle de l’idéologie économico-marchande de la société occidentale.

Et ce néant vécu nous pousse à nous auto-produire par le signe, par le geste, par le mot, c’est-à-dire à créer, à produire, à exister quand même, à esquisser un geste vers l’autre, vers les autres, à tenter une fois de plus la rencontre, à rentrer une fois de plus dans le tourbillon, à faire une fois de plus notre numéro…

Août 2012

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